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04/12/2021

Lens, du charbon au ballon rond : L’histoire d’un club né au pays des mineurs

« Mineurs », « charbon », « corons », « terrils »… Certains termes très éloignés du monde du football sont pourtant immédiatement associés au Racing Club de Lens. Plus que des mots, c’est l’histoire des Houillères du Bassin-Minier du Pas-de-Calais qui semble étroitement liée au club Sang et Or. Comment cela s’est-il concrètement manifesté à travers le temps ? Cela a t-il toujours été le cas ? Qu’en est-il aujourd’hui, trente ans après la fermeture des derniers puits ? Voici quelques réponses sur une thématique qui pourrait faire l’objet d’un magazine à elle-seule. 
Texte : Alexandre Taillez - Illustrations : North Devils, Wikipedia, Alexandre Taillez

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De la Place Verte au Stade Bollaert

Le Racing Club de Lens a t-il toujours été lié au monde de la mine ? La réponse pourrait être la suivante « oui..et non ! ». Tâchons donc d’y voir un peu plus clair.

Le 10 mars 1906, le bassin minier du Pas-de-Calais est en émoi, secoué par la catastrophe qui vient de survenir à Courrières. Un coup de grisou a ravagé 110 kilomètres de galeries en quelques dizaines de secondes, coûtant la vie à 1099 mineurs. Chaque famille est touchée et va devoir porter son deuil.

Certains estiment que c’est en réaction à cet abominable événement que quelques jeunes garçons de Lens commencèrent à jouer au football sur la Place Verte, renommée depuis en Place de la République, car ce phénomène eut lieu à la même période. Il semble pourtant que ce ne soit pas le cas et qu’il s’agisse d’une coïncidence. Les footballeurs en herbe ne sont pas issus du monde minier (même s’ils se murmure que quelques galibots les rejoignaient de temps à autre), ce qui donne davantage de crédit à cette hypothèse. Les membres de ce tout jeune « Racing Club Lensois » ne manquent toutefois pas de respect à l’égard des ouvriers, pour preuve, les couleurs qu’ils se choisissent initialement sont le Vert et le Noir, la première faisant référence à leur terrain de jeu, la Place Verte, la seconde faisant référence au charbon. A l’époque, Lens revendique le statut de « capitale du Pays Noir » et ces jeunes gens de la classe moyenne semblent en être fiers ! La Société des mines de Lens leur permet qui plus est d’utiliser l’un de ses terrains situé sur la fosse 2 lors de la saison 1907/1908 afin de disputer les matchs de Ligue d’Artois, puis une autre aire de jeu jusqu’en 1912.

Dirigé par des notables du centre-ville, le Racing Club Lensois est dans les années 20 un club amateur dont les modestes besoins sont pris en charge par la municipalité et le syndicat des mineurs, adversaires politiques de la Société des mines. Ils détourneront peu à peur leur attention sur un autre club, l’Union Sportive Ouvrière Lensoise, se revendiquant de l'idéologie socialiste.

L’inauguration et les débuts du stade qui prendrait le nom de Félix Bollaert sont sans doute les événements les plus complexes quand on aborde la question du lien entre le Racing et les mineurs, puisque l’on trouve même des récits contradictoires à ce sujet.

A l’époque, c’est à dire entre 1932 et 1933, Lens est quasiment coupée en deux : la municipalité d’un côté, la Société des mines de l’autre. Chacun possède et gère ses écoles, ses commerces et ses infrastructures. Chez les Lensois, le sentiment d’appartenance est plus fort envers le quartier ou la fosse qu’envers la ville.

Le futur Bollaert est une initiative de la Société des mines et est bâti entre les fosses 1 et 9, à proximité des Grands Bureaux (reconvertis de nos jours en une branche de l’Université d’Artois).

D’après certaines sources, le Racing Club de Lens est bien présent lors de l’inauguration le 18 juin 1933 et dispute même une rencontre, le tout sous les yeux du député-maire de la ville, Alfred Maës. Pour d’autres, il s’agit d’une cérémonie exclusivement minière et le public, composé uniquement de mineurs, assiste ce-jour là non pas à un match des Sang et Or mais au grand rassemblement annuel des sociétés de gymnastique et de préparation militaire, placées pour la plupart sous le contrôle des différentes compagnies du bassin. Il n’y à aucun représentant du RCL à l’horizon, ni même Alfred Maës. Et pour cause, ce dernier, en tant que représentant de la municipalité, avait activement participé à l’inauguration d’une autre enceinte lensoise, le Stade de l’Ouest, sans avoir invité ses rivaux de la Société des mines, mais en présence du Racing !

Les premiers mois d’existence du stade de la Société des mines semblent s’être déroulés de la même façon que l’inauguration, c’est à dire sans ballon rond, en accueillant essentiellement les activités physiques pratiquées par les mineurs, qu’il s’agisse de gymnastique, de tir à l’arc...

Fermé à la municipalité, il n’en fait pas moins la fierté des médias lensois tandis que la CGT des mineurs, elle, dénonce depuis le début des travaux des dépenses folles et inutiles.

Malgré l’incontestable autonomie de la Société des mines, son directeur, Félix Bollaert, qui avait été à l’origine du projet du stade, évoque dès le premier jour la possibilité d’accueillir l’équipe de football en vogue de la ville : le Racing Club Lensois. Il faut dire que les cités minières de la région aiment le football et que plusieurs d’entre elles ont ouvert les portes de leur stade aux équipes locales.

Le tout jeune RCL avait d’ailleurs affronté à plusieurs reprises des équipes de mineurs des cités Saint-Pierre ou Saint-Édouard, démontrant que s’ils n’étaient pas eux-mêmes des « gueules noires », leurs relations étaient cordiales. Certains mineurs devenaient même peu à peu supporters lensois tandis que d’autres tenaient le rôle d’arbitre quand cela était nécessaire.

Félix Bollaert, une vie dédiée aux mines de Lens et aux Lensois

Félix Bollaert.jpgUn homme incarne à la fois la Société des mines de Lens de l’époque et le RCL, il s’agit bien sûr de Félix Bollaert.

C’est pourtant à Lille « la bourgeoise » qu’il naît le 13 août 1855. Il arrive cependant dans la ville du Pas-de-Calais avec sa famille dès 1856, son père, Edouard Bollaert, devenant cette année là le premier agent général des mines de Lens. La fosse 12 prendra même son nom.

Fidèle à son rang, Félix Bollaert fait Polytechnique puis l’École nationale supérieure des mines de Paris. Après ses études, il travaille aux Charbonnages belges de Mariemont-Bascoup puis rejoint à son tour la Société des mines de Lens comme ingénieur en février 1886.

Réserviste dans l’armée française, il est mobilisé lors de la Grande Guerre, assurant le rôle de commandant d'artillerie avant de rejoindre le front de l'Artois puis d’entrer au ministère de l’Armement, à Paris. Il reçoit plusieurs décorations, tout comme son épouse, Marthe, devenue ambulancière durant le conflit.

Après la guerre, Félix Bollaert entre au conseil d’administration des mines de Lens et est l’un des grands artisans de la reconstruction de la la ville, cité martyre, complètement détruite, de ses habitations à ses puits.

Le chantier du stade, même s’il n’est pas prioritaire et ne devient un projet concret qu’à partir de 1929, entre dans cette dynamique.

Président de la Société des mines depuis 1922, Félix Bollaert est aussi un catholique engagé et convaincu. L’on trouve ainsi six églises dans les quartiers des mineurs et des écoles catholiques, ce qui marque, là encore, une opposition avec la municipalité très laïque.

Après l’inauguration du stade en 1933, l’une des dernières réalisations de Félix Bollaert est l’instauration du culte de Notre-Dame des Mines dans la paroisse Saint-Wulgan, en juin 1936. Il avait depuis longtemps l’habitude de visiter les familles d’ouvriers et combattait avec véhémence la mortalité infantile. Son catholicisme social concrétisé par des actes était d’ailleurs salué par l’évêque d’Arras.

L’homme meurt à l’âge de 81 ans, en 1936, cinq ans après son épouse.
La France du football connaît toujours son nom en 2021, même si elle a parfois tendance à l’écorcher quelque peu !

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Quand les joueurs lensois étaient des Gueules Noires

Comme le laissait entendre Félix Bollaert, le Racing Club de Lens devient dès 1934 l’utilisateur principal de l’enceinte lensoise, et ce gratuitement. De quoi pardonner sans délais l’absence supposée de ses représentants lors de l’inauguration ! Les faits sont là : le monde minier se passionne pour ce club et les Houillères mettent même largement la main à la patte, faisant les travaux de rénovations nécessaires et nouant un véritable partenariat avec le RCL.

Si les joueurs lensois étaient lors des premiers temps majoritairement des enfants des commerçants de la ville, nombre d’entre eux exercent la profession de mineur de fond dès les années 1920, entre deux entraînements et les matchs du dimanche.
C’est le cas des Polonais arrivés dans la région à cette période. Par la suite, une fois le lien entre le Racing et les Houillères solidifié grâce au stade Bollaert en 1934, un véritable partenariat économique est mis en place. Les joueurs deviennent semi-professionnels et bénéficient d’un emploi à la mine. C’est le cas de Georges Beaucourt et des héros de 1948, qui avaient atteint la finale de la Coupe de France, Stefan Dembicki (dit Stanis), René Gouillard ou encore Ladislas Smid (dit Siklo).
L’on peut noter que d’autres enfants de la région et légendes Sang et Or, parfois eux-aussi originaires de Pologne, comme Bernard Placzek et Arnold Sowinski, ont connu le fond très jeune en tant que galibot. A Libercourt pour le premier et à Liévin pour le second.

La lampe de mineur apparaît sur les blasons du RCL en 1955. Comme l’explique le président du RCL Albert Hus en 1964 à un journaliste venu l’interroger sur le sujet, la direction des Houillères du Bassin du Nord et du Pas-de-Calais a compris depuis un moment déjà tout le bien social que peut apporter une équipe de football professionnelle dans une région ou le sport est roi. Ce lien permet également aux mineurs d’avoir une distraction en plein air le dimanche.

Pour Albert Hus, et bien qu’il soit attaché à l’appellation de RC Lens, on serait même beaucoup plus près de la vérité si le club prenait le nom de Racing Club Minier.

Ce partenariat s’arrêtera en 1969, non pas à la suite d’une mésentente ou à cause de la volonté de l’une des deux parties de faire cavalier seul, mais parce que les Houillères connaissent alors une crise d’envergure. C’est le début de la fin pour les mines de charbon françaises mais le Racing, tout comme le peuple lensois, ne renieront jamais leurs origines.

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Le RCL n’oublie pas d’où il vient

En 1988, un certain Gervais Martel devient président du RC Lens. Ce gosse de la région, supporter Sang et Or depuis toujours, est bien passé par l’école des mines mais le monde a changé et son destin n’est pas d’entrer dans l’exploitation du charbon. Les puits du Pas-de-Calais ferment un à un, celui de Oignies clôturant la marche le 20 décembre 1990. Un chapitre long de 270 ans se referme.

Lens et tout le bassin minier en souffrent, subissant chômage et autres désagréments. Le stade Bollaert permet au peuple de ne pas perdre tous ses repères et même d’exprimer fièrement qui il est. Les casques de mineur rouges et jaunes ne manquent pas dans les tribunes.

Malgré cette évolution, le club tâche d’entretenir un lien avec le monde ouvrier, en allant visiter des usines mais aussi de manière plus concrète, comme en 2003. Cette année-là, la fonderie Metaleurop-Nord s’apprête à fermer et à laisser 830 ouvriers sur le carreau, sans solution. Gervais Martel organise alors une grande journée de solidarité à Bollaert le 23 avril, avec un match opposant les travailleurs aux anciennes gloires du Racing et un autre opposant l’équipe première du RCL au champion de France en titre, l’Olympique Lyonnais. Si Jean-Michel Aulas, président des Gones, ne semble pas toujours être l’ami des petits, son soutien ce jour-là est à retenir et à saluer. 35 000 supporters sont présents dans les tribunes et les Tigers adressent un message on ne peut plus clair aux dirigeants de Metaleurop : « Ce n’est pas les usines qu’il faut fermer mais vos grosses penches qu’il faut dégraisser ! ».

Ce message devra hélas être ressorti 17 ans plus tard, à l’automne 2020, quand 863 employés de l’usine Bridgestone de Béthune seront menacés à leur tour. Pas de match cette fois-ci, les stades ne pouvant toujours pas accueillir de public, mais un soutien total des supporters lensois.

Concernant le passé minier, les dirigeants et les supporters avancent main dans la main. Les deux parties ne manquent pas de rendre hommage aux Gueules Noires, que ce soit lors des commémorations de la catastrophe de Courrières, à l’occasion de la Sainte Barbe, et parfois sans raison particulière si ce n’est celle du devoir de mémoire.

Sainte Barbe, dont l’histoire remonte au IIIème ou IVème siècle et se serait déroulée au Moyen-Orient, est la patronne des mineurs de fond (et des pompiers!) et est fêtée le 4 décembre par les catholiques et les orthodoxes. Emprisonnée par son père, un païen qui voulait la marier de force et méprisait sa Foi chrétienne, elle parvint à fuir en passant notamment à travers un rocher qui s’entrouvra pour lui laisser le passage, ce qui explique que les mineurs de fonds et toutes les professions liées aux sous-terrains fassent appel à elle. Sainte Barbe fut rattrapée, martyrisée et tuée, sans renier ses convictions.

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Nombreuses sont les mines à travers l’Europe à avoir dressé des statues à son effigie. A Lens, pas de statue mais de magnifiques tifos en 2018 et 2019, et un maillot spécial en 2020. Les différentes célébrations permettent également d’inviter d’anciens mineurs sur la pelouse.

A chaque rencontre depuis février 2005 et la mort du chanteur Pierre Bachelet, y compris en cette triste période de COVID, le titre Les Corons résonne dans les enceintes de Bollaert.
Par ailleurs, depuis quelques années, Lens porte un maillot vert et noir agrémenté de symboles de la mine pour ses matchs à l’extérieur.

Le Racing Club de Lens et ses amoureux n’oublient pas d’où ils viennent.
De là-haut, et non plus du fond, leurs aïeux doivent les regarder avec joie et fierté.

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(Cliquez sur l'image pour agrandir )

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Cet article est tiré du magazine Mémoire Sang & Or, que j'ai réalisé et publié en auto-édition au printemps 2021.

Je le diffuse gratuitement en ce 4 décembre 2021 afin célébrer la Sainte Barbe, patronne des mineurs.

Pour vous procurer un exemplaire, rendez-vous sur ma boutique: https://www.ebay.fr/sch/opera-du-peuple/m.html

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